Damas, (SANA) Plus d’une décennie après le début de la guerre, la Syrie fait face à un défi structurel majeur : la reconstruction d’un réseau électrique largement détruit par la guerre. L’électricité, pilier indispensable à la reprise économique et à la stabilité sociale, demeure aujourd’hui l’un des secteurs les plus fragilisés du pays.
Selon des données officielles relayées par le ministère syrien de l’Energie, plus de 50 % des infrastructures électriques ont été endommagées ou détruites, notamment les centrales de production, les lignes de transport à haute tension et les réseaux de distribution urbains et ruraux. Les pertes directes du secteur sont estimées à 35 à 40 milliards de dollars, un chiffre confirmé par plusieurs rapports des Nations unies et de la Banque mondiale.
Un effondrement de la capacité de production
Avant 2011, la Syrie disposait d’une capacité installée d’environ 9 500 mégawatts, couvrant l’essentiel des besoins nationaux. Aujourd’hui, la production effective oscille entre 2 200 et 2 400 mégawatts, en raison de la destruction des centrales, du manque de maintenance et surtout de la pénurie de combustible.
Cette chute drastique se traduit par un rationnement sévère : dans de nombreuses régions, l’électricité n’est disponible que deux à quatre heures par jour, selon les chiffres communiqués par l’Agence arabe syrienne d’information (SANA). Pour les ménages, cette situation a profondément modifié le quotidien, les contraignant à recourir à des générateurs privés coûteux ou à des solutions solaires limitées.
Un impact direct sur la vie des citoyens
L’accès irrégulier à l’électricité affecte directement les conditions de vie : conservation des aliments et des médicaments, chauffage, accès à l’eau potable, continuité des services de santé et d’éducation. La Banque mondiale estime que la consommation annuelle d’électricité par habitant est passée d’environ 1 600 kWh avant la guerre à moins de 700 kWh aujourd’hui, plaçant la Syrie parmi les pays les plus touchés de la région en matière de précarité énergétique.
Agriculture et industrie à l’arrêt
Au-delà des ménages, la faiblesse du réseau électrique freine la reprise des secteurs productifs.
Dans l’agriculture, l’électricité est essentielle au fonctionnement des pompes d’irrigation, au stockage frigorifique et à la transformation des produits. Les coupures répétées ont entraîné une baisse significative des rendements et une augmentation des coûts de production.
Le secteur industriel, déjà affaibli par les destructions, reste largement paralysé. De nombreuses usines fonctionnent à capacité réduite ou ont cessé leurs activités, faute d’un approvisionnement électrique stable. Selon des estimations gouvernementales, plus de 70 % des installations industrielles ont été directement ou indirectement affectées par les pénuries d’énergie, contribuant à la montée du chômage et à l’exode de la main-d’œuvre qualifiée.
Le rôle stratégique du pétrole et du gaz de la Jazira
La relance du secteur électrique est étroitement liée à la question des ressources énergétiques. Avant la guerre, la Syrie produisait environ 380 000 à 400 000 barils de pétrole par jour, principalement dans la région de la Jazira (nord-est du pays), ainsi que d’importantes quantités de gaz naturel destinées aux centrales électriques.
Aujourd’hui, la production nationale est tombée à une fraction de ce niveau, limitant fortement la capacité des centrales thermiques à fonctionner. Les autorités syriennes soulignent que la remise en exploitation des champs pétroliers et gaziers de la Jazira constitue une condition clé pour améliorer durablement la production d’électricité, réduire les importations de combustibles et stabiliser le réseau national.

Des tentatives de relance sous contrainte
Face à l’ampleur de la crise, des initiatives ont été lancées. En 2024, la Banque mondiale a annoncé une enveloppe de 146 millions de dollars destinée à des projets d’urgence visant la réhabilitation partielle des réseaux de transport et de distribution électrique en Syrie. Parallèlement, les autorités évoquent des projets de nouvelles centrales, thermiques et solaires, pour une capacité théorique pouvant atteindre 5 000 mégawatts à moyen terme, selon SANA.
Mais ces projets se heurtent à des obstacles majeurs : manque de financements, difficultés d’accès aux technologies modernes et fragilité persistante des infrastructures.
Un enjeu central pour la reconstruction
Dans un pays où la reconstruction est estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars, l’électricité apparaît comme un préalable incontournable. Sans un réseau fiable, aucune relance agricole, industrielle ou sociale n’est envisageable.
Comme le souligne un rapport des Nations unies sur la Syrie, « la restauration de l’accès à l’électricité est l’un des leviers les plus efficaces pour améliorer les conditions de vie, stimuler l’emploi et renforcer la résilience des communautés ».
Plus qu’un simple service, l’électricité est devenue en Syrie un indicateur de stabilité, de souveraineté économique et d’espoir pour une population épuisée par des années de guerre.
André Chatta