Damas/Riyad, (SANA) Les répercussions de la guerre dans la région teste la capacité de l’Arabie saoudite à maintenir ses flux pétroliers vers les marchés, alors que les perturbations touchent désormais directement les voies d’exportation, de l’oléoduc « Est-Ouest » au détroit d’Ormuz et à la mer Rouge.
Après plusieurs mois de recours à l’oléoduc « Est-Ouest » pour acheminer le brut des champs de l’est du Royaume vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge, Riyad fait face à un nouveau défi après que des drones en provenance d’Irak ont visé l’oléoduc, entraînant son arrêt temporaire, alors que les risques pesant sur la navigation dans le détroit d’Ormuz et en mer Rouge persistent.
Cette évolution met en évidence les limites de la stratégie de redirection des exportations qui a permis jusqu’à présent à l’Arabie saoudite d’absorber une grande partie du choc lié à la guerre. Elle souligne également les atouts dont dispose le Royaume pour atténuer les perturbations, notamment une vaste infrastructure pétrolière, la capacité d’Aramco à réorienter les cargaisons, ainsi que des stocks et des actifs financiers offrant au gouvernement une marge de manœuvre si la crise se perdure.
De l’oléoduc « Est-Ouest » à Ormuz : réorienter les flux sous pression
S’étalant à environ 1 200 kilomètres à travers la péninsule Arabique, l’oléoduc « Est-Ouest » constitue l’un des principaux dispositifs de sécurité énergétique de l’Arabie saoudite depuis la baisse du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Selon le Fonds monétaire international (FMI), sa capacité nominale atteint environ sept millions de barils par jour, dont près de cinq millions peuvent être acheminés vers le port de Yanbu pour l’exportation.
Mais l’attaque contre l’oléoduc la semaine dernière a poussé l’Arabie saoudite à suspendre son exploitation par mesure de précaution, ramenant une partie de ses exportations vers la côte orientale et le détroit d’Ormuz. Le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, a déclaré mardi à CNBC que les opérations de pompage pourraient reprendre dans les prochains jours, tandis que des sources citées par Reuters ont évoqué des estimations plus prudentes allant jusqu’à cinq ou six semaines, avec une possible reprise partielle avant l’achèvement complet des réparations.
Dans l’attente de la remise en service de l’oléoduc « Est-Ouest », Aramco a déjà accru son recours à d’autres itinéraires. Les données de suivi des pétroliers montrent une hausse des chargements depuis la côte orientale, tandis que des données relayées par Bloomberg font état d’une augmentation des exportations saoudiennes transitant par Ormuz au début du mois de septembre.
Selon des experts, le retour vers le Golfe ne constitue pas une nouvelle option stratégique, mais plutôt une réorganisation rapide des voies d’exportation en fonction des conditions de sécurité sur chaque axe.
Les stocks pétroliers : gagner du temps
Dans cette équation, l’Arabie saoudite dispose d’un facteur essentiel : le temps. Selon des estimations de Citigroup relayées par Bloomberg, les stocks pétroliers dans les ports saoudiens de la mer Rouge atteindraient environ 14 millions de barils, auxquels s’ajoutent des volumes stockés dans des ports égyptiens, offrant ainsi une marge permettant de respecter les engagements à court terme jusqu’à la remise en service de l’oléoduc.
Ces stocks revêtent une importance accrue, car l’oléoduc « Est-Ouest » n’était pas un simple canal d’exportation. Ces derniers mois, il est devenu le principal moyen pour l’Arabie saoudite de contourner les perturbations dans le détroit d’Ormuz. Selon Reuters, l’oléoduc transporte environ quatre à cinq millions de barils par jour, soit près de 4 à 5 % de l’approvisionnement pétrolier mondial.
La rapidité de sa remise en état concerne donc non seulement l’Arabie saoudite, mais aussi le marché pétrolier mondial, notamment après que les perturbations de l’approvisionnement ont poussé le Brent autour de 109 dollars le baril.
Les risques ne se limitent pas à l’oléoduc
La remise en service de l’oléoduc « Est-Ouest » ne mettrait toutefois pas fin aux risques. L’axe occidental lui-même fait face à des défis sécuritaires avec l’intensification des menaces contre la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab al-Mandeb attribuées aux Houthis au Yémen, tandis que le détroit d’Ormuz reste une voie particulièrement sensible.
Dans les derniers développements, des médias ont fait état de la poursuite des attaques houthies, après que le groupe a annoncé mercredi avoir visé une base aérienne à Khamis Mushait ainsi que des installations d’Aramco à Yanbu.
Pour l’Arabie saoudite, l’itinéraire alternatif à Ormuz est exposé aux risques en mer Rouge, tandis qu’un retour vers Ormuz implique de nouveau les risques liés au détroit.
La hausse des prix du pétrole, un amortisseur financier
Outre ses infrastructures, l’Arabie saoudite bénéficie d’un autre facteur qui agit en sens inverse des perturbations : la hausse des prix du pétrole.
Dans son évaluation publiée en juillet, le FMI a estimé que la hausse des prix du brut pouvait plus que compenser la baisse des volumes exportés. Il a souligné la résilience de l’économie saoudienne, soutenue par des fondamentaux solides et une infrastructure pétrolière et logistique diversifiée, prévoyant une croissance de 2,6 % de l’économie non pétrolière en 2026 dans son scénario de référence.
Selon plusieurs analyses économiques, dont celles de Bloomberg, la baisse des volumes exportés ne s’incarne pas nécessairement par une diminution proportionnelle des recettes publiques tant que la hausse des prix compense une partie de la perte en volume. Mais cette équation pourrait s’inverser si les perturbations se prolongent ou s’étendent, la hausse des prix pouvant alors devenir une source de pression économique en raison de l’augmentation des coûts du transport, de l’assurance, des importations et de l’inflation.
Les finances publiques, une deuxième ligne de défense
Un autre facteur distingue l’Arabie saoudite de nombreuses économies exposées aux chocs énergétiques : sa capacité à mobiliser son budget et ses actifs financiers afin de gagner davantage de temps.
Le FMI estime qu’un endettement relativement faible et l’importance des actifs publics offrent à Riyad une marge de manœuvre pour faire face à des perturbations prolongées du commerce et du secteur pétrolier. Dans un scénario plus défavorable, le Fonds envisage la poursuite des perturbations à Ormuz, une baisse de la production pétrolière à 7,9 millions de barils par jour en moyenne en 2026, contre 9,1 millions dans le scénario de référence, ainsi qu’un recul des exportations de brut et de produits raffinés à 6,6 millions de barils par jour.
Dans ce cas, le FMI estime que le gouvernement pourrait recourir à un soutien budgétaire équivalant à environ 1,6 % du produit intérieur brut en 2026-2027, principalement concentré en 2026, et financer le déficit par l’émission de dette et le prélèvement sur les dépôts publics.
Cela ne signifie pas que le coût de la guerre disparaît, mais que le Royaume dispose d’outils lui permettant de retarder la transmission du choc du secteur pétrolier vers l’économie non pétrolière, notamment en réorganisant les dépenses et en soutenant les entreprises et la liquidité, plutôt qu’en laissant les perturbations affecter rapidement la consommation et l’investissement.
L’Arabie saoudite fait ainsi face à un défi qui dépasse l’arrêt d’un seul oléoduc, alors que les risques se multiplient sur les routes d’exportation entre le Golfe et la mer Rouge. En revanche, la flexibilité d’Aramco, les stocks pétroliers et les actifs financiers lui offrent une marge pour absorber le choc.
Le principal défi reste de maintenir plusieurs voies d’exportation ouvertes et d’empêcher que les perturbations du commerce pétrolier ne se transmettent à la production et à l’ensemble de l’économie.
a.h. / A.Ch.