Damas, (SANA) De Homs à Douma, de la prison à la disparition forcée, le parcours d’une militante dont la voix continue de hanter la conscience syrienne et internationale.
Figure majeure mais longtemps restée dans l’ombre de l’opposition démocratique syrienne, Samira Khalil incarne une forme rare de militantisme : silencieux, constant, profondément éthique.
Son itinéraire traverse plusieurs décennies de répression, depuis les prisons du régime de Hafez Al-Assad jusqu’aux espaces assiégés par le régime échu lors de la révolution syrienne, avant de s’interrompre brutalement par une disparition forcée dont le mystère demeure entier.
Une opposition forgée très tôt face à l’État sécuritaire
Née à Homs, Samira Khalil s’est engagée dans l’opposition politique syrienne dès longtemps, à une époque où toute dissidence est assimilée à une menace existentielle pour le régime. En 1987, elle est arrêtée par les services de sécurité et condamnée à une longue détention.
Elle passera près de quatre ans et demi en prison, soumise à des conditions éprouvantes, marquées par la violence physique et psychologique. Cette expérience carcérale ne la détourne pas de son engagement ; elle en sort convaincue que la lutte pour la liberté doit rester indissociable de la dignité humaine et du refus de toute forme de vengeance.
Après la prison : un engagement sans projecteurs
Libérée, Samira Khalil choisit de poursuivre son combat loin des tribunes et des caméras. Elle s’investit dans le soutien aux détenus politiques et à leurs familles, tout en participant à des initiatives intellectuelles et civiles en faveur des droits humains et de la réforme démocratique.
Elle partage sa vie avec l’écrivain et opposant syrien Yassin Al-Haj Saleh. Ensemble, ils incarnent une opposition syrienne fondée moins sur la conquête du pouvoir que sur une exigence morale, rare dans un paysage politique fracturé.
La révolution syrienne : rester, malgré tout
Lorsque la révolution syrienne éclate en 2011, Samira Khalil fait le choix de rester en Syrie, malgré les risques croissants.
Elle s’installe à Douma, dans la Ghouta orientale, alors soumise à un siège implacable.
Sur place, elle participe à des initiatives civiles, soutient les femmes et contribue à documenter les violations commises contre les civils. Elle tient également un journal, dans lequel elle décrit le quotidien sous les bombes et la faim, mais aussi sa conception de la révolution comme un acte moral avant d’être un affrontement politique.
Ces écrits seront publiés plus tard sous le titre « Journal du siège de Douma, 2013 », devenu un témoignage précieux sur la vie sous siège en Syrie.
Une disparition au cœur du chaos
Le 9 décembre 2013, Samira Khalil est enlevée à son domicile de Douma, en même temps que :
• Razan Zaitouneh, avocate et défenseure des droits humains,
• Wael Hamada,
• Nazem Hammadi.
Connue sous le nom de « l’affaire des quatre de Douma », cette disparition forcée demeure l’une des plus emblématiques de la révolution syrienne. Depuis plus d’une décennie, aucune information fiable n’a été rendue publique sur leur sort, illustrant l’impunité généralisée qui entoure les crimes commis par le régime déchu.
Une figure devenue symbole international
Avec le temps, Samira Khalil est devenue un symbole international du militantisme féministe syrien et non violent. Son nom apparaît régulièrement dans les rapports d’organisations de défense des droits humains, les déclarations onusiennes et les campagnes internationales contre les disparitions forcées.
Une association portant son nom a vu le jour, œuvrant pour le soutien aux initiatives féminines et civiques. Une distinction annuelle, la Prix Samira Khalil, rend hommage à des femmes engagées pour la liberté, la justice et la dignité.
Un héritage que l’oubli ne peut effacer
Samira Khalil n’était ni une cheffe politique ni une figure médiatique. Elle représentait une autre forme de résistance : celle qui mesure sa victoire à la capacité de rester humaine au cœur de la violence. Ayant survécu aux prisons du régime avant d’être engloutie par le chaos de la guerre, elle demeure aujourd’hui une conscience absente mais persistante de la révolution syrienne.
Son histoire est celle d’une femme disparue, mais aussi celle d’un pays entier privé de vérité par le régime déchu, et toujours en quête de justice.
André Chatta