Damas, (SANA) Dans les quartiers anciens de Damas où le parfum du jasmin se mêle à l’arôme de la cardamome et du café, existe un artisanat qui n’apparaît qu’avec le croissant annonçant l’Aïd, avant de disparaître pour le reste de l’année, comme un secret saisonnier ne révélant que lors des jours de fête.
Il s’agit de l’art de fabriquer des moules en bois pour les maamoul, une tradition qui continue de résister aux alternatives en plastique ou en acier inoxydable, portant dans ses sculptures minutieuses plus de 150 ans d’héritage et de savoir-faire.
Un rythme saisonnier : apparition et disparition
Cet artisanat se distingue par son caractère strictement saisonnier : les moules à maamoul envahissent les marchés anciens de Damas durant les derniers jours précédant l’Aïd al-Fitr et l’Aïd al-Adha, puis disparaissent aussitôt les festivités terminées. Ni les clients n’en achètent, ni les artisans n’en fabriquent avant l’approche de l’Aïd suivant.

Ce rythme reflète profondément les traditions d’hospitalité syriennes. Les familles préparent des maamoul fourrés aux dattes, pistaches d’Alep, noix ou confitures d’orange amère, de citron ou d’eau de rose, servis aux côtés du barazek, du ghurayba et du café amer, une scène qui illustre la profondeur des liens sociaux durant les fêtes.
Au cœur du marché : plus de 150 ans de savoir-faire
Au cœur de la vieille ville de Damas, le long de la route reliant Bab Sharqi au Souk al‑Bzouriya, en direction du minaret de Shahm et du Souk Medhat Pacha, se trouve l’atelier le plus ancien spécialisé dans la fabrication des moules en bois pour maamoul.

À l’entrée de l’atelier, les formes et les tailles s’alignent comme des vers de poésie, témoignant d’un savoir-faire transmis depuis un siècle et demi. Malgré la prolifération des moules en plastique, le moule traditionnel en bois demeure l’outil privilégié de nombreuses familles damascènes. Les connaisseurs affirment que le bois confère au biscuit une forme plus élégante et une texture plus ferme et homogène que les alternatives modernes. C’est pourquoi les ménagères s’empressent d’acquérir les collections les plus raffinées, qu’elles exhibent fièrement lors de la préparation des douceurs de l’Aïd.
Les secrets du métier : de l’ébullition du bois à la sculpture de précision
La fabrication de ces moules dépasse la simple sculpture : c’est un processus complexe qui commence par une sélection rigoureuse du bois. Les artisans utilisent des essences dures et bien séchées hêtre, abricotier ou noyer, choisies pour leur solidité et leur longévité.
Les maîtres artisans révèlent un secret essentiel : lorsque le bois est encore « vert », il est plongé dans l’eau bouillante pour en extraire l’humidité, puis séché à l’air libre durant environ trois mois afin d’éviter les fissures internes.
Après séchage, le bois est découpé et lissé à l’aide d’un outil traditionnel appelé raboub. Vient ensuite l’étape du handaza, qui consiste à tracer et marquer avec précision le centre et les dimensions du moule selon les préférences du client et le type de garniture.
L’essence même de cet artisanat réside dans la gravure des lignes et des motifs, exécutée avec une minutie extrême à l’aide d’outils que l’artisan fabrique lui-même et conserve précieusement dans les tiroirs de ses meubles anciens. Ces motifs ne servent pas uniquement à embellir : ils empêchent la pâte de coller au moule. Certains ateliers de confiserie demandent même que leur nom soit gravé à l’intérieur du moule, en guise de signature distinctive.
Patrimoine face à la modernité : pourquoi les Damascènes restent fidèles au bois ?
Malgré les alternatives en métal ou en plastique, plus rapides et plus pratiques, les familles damascènes continuent de privilégier le bois.
Un fabricant de moules explique :
« Le lien des familles avec leur passé et leur patrimoine les pousse à acheter des objets qui leur rappellent cette histoire et la font revivre. »



R.S./R.B.