Damas, (SANA) Opposante de longue date au régime Assad, romancière façonnée par l’expérience carcérale, Raghda Hassan incarne l’une des voix les plus emblématiques de la dissidence intellectuelle en Syrie.
Arrêtée sous les présidences successives de Hafez al-Assad puis de Bachar al-Assad, elle a transformé l’épreuve de l’enfermement en œuvre littéraire. Décédée en France en mars 2021, des suites d’un cancer, elle laisse derrière elle un héritage à la croisée du témoignage politique et de la création romanesque.
Une jeunesse dans l’ombre de la répression
Née en Syrie aux années 1960, Raghda Hassan grandit dans un pays verrouillé par un appareil sécuritaire omniprésent. Très tôt, elle s’engage dans l’opposition de gauche et rejoint le Parti travailliste communiste, formation clandestine qui milite pour des réformes démocratiques et sociales.
En Syrie aux années 1980 et 1990, l’adhésion à un parti non autorisé équivaut à une condamnation. Le régime déchu assimile toute organisation indépendante à une menace existentielle. Comme des centaines d’autres militants, la jeune femme est arrêtée au début des années 1990 lors d’une vaste campagne visant les réseaux d’opposition.
Elle passera près de deux ans et demi en détention. Les témoignages qu’elle livrera par la suite décrivent un univers carcéral dominé par l’arbitraire, l’isolement prolongé et les pressions psychologiques. L’objectif, écrit-elle plus tard, n’est pas seulement de punir, mais de dissoudre l’individu dans la peur.
De la prison à la littérature

À sa libération, Raghda Hassan choisit l’écriture comme espace de reconquête. Ses romans, nourris de son expérience personnelle, s’inscrivent dans ce que l’on appelle la « littérature carcérale » arabe. Elle y mêle autobiographie, fiction et analyse politique.
Dans « Morning Star », elle revient sur son enfance, son engagement militant et l’expérience de la détention. Dans « Where There Is No Damascus There », elle explore l’univers clos des prisons syriennes à travers des personnages inspirés de codétenus, restituant la solidarité fragile qui naît derrière les barreaux.
Son écriture, sobre et tendue, refuse le pathos. Elle ne cherche ni l’héroïsation ni la victimisation, mais s’attache à restituer la complexité humaine des prisonniers politiques – leurs contradictions, leurs doutes, leurs fractures intimes.
Nouvelle arrestation sous Bachar al-Assad
En février 2010, alors qu’elle tente de se rendre au Liban, Raghda Hassan est de nouveau arrêtée. Les autorités l’interpellent à la frontière et confisquent le manuscrit d’un roman en cours d’achèvement. Des organisations de défense des droits humains dénoncent alors l’arrestation d’une écrivaine dont le seul « crime » est d’avoir mis en mots l’univers carcéral syrien.
Cette seconde détention confirme la continuité répressive entre les deux présidences. L’arrivée de Bachar al-Assad au pouvoir, en 2000, avait suscité de timides espoirs d’ouverture. Ceux-ci se dissipent rapidement face à la persistance des arrestations arbitraires et des poursuites contre les militants, journalistes et écrivains indépendants.
Une histoire d’amour sous surveillance
La vie de Raghda Hassan croise également celle de l’opposant palestinien Amer Daoud, rencontré en prison. Leur relation, faite de séparations, d’arrestations successives et d’exil, sera au cœur du documentaire « Syrian love story », qui a remporté le prix du « Sheffield Documentary Festival » en 2015 et qui a été réalisé par le Britannique, Sean McAllister, pour incarner l’histoire d’amour qui a réuni des détenus palestiniens et syriens.
Le film, tourné sur plusieurs années, montre un couple confronté à la violence politique mais aussi aux tensions intimes que l’exil et la clandestinité exacerbent. Il révèle une femme déterminée, parfois intransigeante, dont l’engagement politique façonne la vie familiale autant qu’il la fragilise.
L’exil et la fin
Après le déclenchement de la révolution syrienne en 2011 et l’intensification de la répression, Raghda Hassan quitte le pays. Elle s’installe en France, où elle poursuit l’écriture et demeure une voix critique du régime déchu.
Elle meurt en mars 2021. Sa disparition suscite des hommages dans les milieux littéraires et militants, qui saluent une femme ayant affronté deux décennies d’incarcérations, de surveillance et d’exil sans renoncer à sa parole.
Une mémoire de la prison syrienne
L’œuvre de Raghda Hassan dépasse le cadre autobiographique. Elle participe à la constitution d’une mémoire écrite des prisons syriennes, longtemps enveloppées de silence. En donnant chair aux détenus anonymes, en décrivant les mécanismes ordinaires de l’humiliation et de la peur, elle inscrit la littérature dans un travail de vérité.
Son parcours rappelle que, dans les régimes autoritaires, l’écriture peut devenir un acte de défi. Chez Raghda Hassan, la page n’est pas seulement un refuge : elle est un espace de résistance.
André Chatta