Damas, (SANA) Depuis le déclenchement de la révolution syrienne en 2011, les centres de détention et prisons contrôlés par le régime déchu se sont imposés comme l’un des symboles les plus sombres de la guerre.
À l’abri des regards, des milliers de femmes ont été détenues dans ces geôles, souvent sans inculpation ni procès, victimes d’un régime de répression décrit par de nombreuses organisations internationales comme méthodique et institutionnalisé.
Des témoignages recueillis notamment par l’agence de presse Reuters et corroborés par des rapports onusiens et associatifs décrivent des arrestations arbitraires, des actes de torture, des violences sexuelles et l’utilisation des enfants comme outil de pression contre des opposants recherchés.
L’arrestation comme arme de dissuasion
En premières années de la guerre, il n’était pas nécessaire pour une femme de prendre les armes pour être arrêtée. Être l’épouse, la sœur ou la mère d’un combattant présumé suffisait.
Kawthar Tamim, arrêtée en 2014 avec ses enfants dans un point de contrôle à proximité de Damas, raconte avoir été conduite dans un centre de détention relevant de la quatrième division blindée. Battue pour qu’elle révèle la cachette de son mari, elle affirme avoir été frappée jusqu’au sang. Elle dit aussi avoir été contrainte d’assister aux coups portés à ses propres enfants.
« À un moment, reconnaître n’importe quoi devenait la seule façon d’arrêter la violence », confie-t-elle.
Saydnaya et les centres de renseignement : l’architecture de la peur

Le nom de la prison de Saydnaya est devenu synonyme d’horreur. Située au nord de Damas, cette prison militaire a été décrite par des ONG comme la scène d’exécutions massives et de tortures systématiques. D’autres centres, tels que la branche 251 des services de renseignement, reviennent régulièrement dans les récits de survivantes.
Iman Al-Diab, détenue pendant deux ans à partir de 2014 pour activisme politique, évoque des cellules surpeuplées où les prisonnières dormaient à tour de rôle. Lumière allumée en permanence, absence d’hygiène, passages à tabac, décharges électriques : « Nous ne voyions nos enfants qu’en rêve », dit-elle.
Les violences sexuelles, outil d’humiliation
Des rapports publiés par l’ONU et des organisations juridiques indépendantes font état d’un recours récurrent aux violences sexuelles comme méthode d’intimidation et de punition. Les survivantes décrivent des menaces de viol, des agressions et des humiliations répétées lors des interrogatoires.
Pour les défenseurs des droits humains, ces pratiques ne relèvent pas d’actes isolés mais d’un schéma cohérent susceptible d’être qualifié de crime contre l’humanité au regard du droit international.
Les enfants, victimes collatérales

Plusieurs enquêtes journalistiques ont également révélé le transfert forcé d’enfants vers des orphelinats publics, parfois avec modification de leur identité. Certaines mères ont été séparées de nourrissons encore allaités.
Mayada Al-Chamali, arrêtée à deux reprises, raconte avoir été éloignée de son bébé âgé de deux mois. À sa libération, la reconstruction du lien maternel s’est révélée longue et douloureuse.
Les femmes dans la révolution
Dès les premières manifestations à puis à Daraa et Homs, les femmes ont joué un rôle crucial : organisation des protestations, soins aux blessés, authentification des exactions. Cette visibilité les a exposées directement à la répression.
En visant les femmes, le pouvoir cherchait aussi à atteindre le cœur du tissu familial et social syrien.
L’après-prison : reconstruire malgré tout
La libération ne marque pas la fin de l’épreuve. Nombre d’anciennes détenues souffrent de troubles post-traumatiques, de dépression sévère ou d’isolement social, aggravés par la stigmatisation entourant les violences sexuelles.
Psychologues et associations insistent sur la nécessité d’un accompagnement global : prise en charge thérapeutique de long terme, soutien juridique, programmes d’autonomisation économique et campagnes de sensibilisation pour lutter contre l’ostracisme.
La question de la justice

Si toute perspective de poursuites en demeure incertaine, des procédures juridiques ont été engagées en Europe sur la base de la compétence universelle. Les enquêtes menées par Reuters, les rapports des Nations unies et les témoignages des survivantes constituent autant d’éléments versés à ces dossiers.
Les survivantes qui ont témoigné ont affirmé que leur objectif en racontant leurs histoires n’est pas la vengeance, mais d’empêcher que ce qui s’est produit ne se répète et de veiller à ce que la souffrance de milliers de femmes, toujours portées disparues, ne tombe pas dans l’oubli.
Ce que révèlent les témoignages des survivantes dessine le tableau sombre d’une période marquée par une répression systématique et par l’instrumentalisation du corps féminin comme champ de châtiment politique.
Alors que les efforts des organisations de défense des droits humains se poursuivent pour authentifier les crimes et poursuivre les responsables, l’urgence demeure aujourd’hui de réhabiliter les survivantes et de les soutenir, psychologiquement et économiquement, afin qu’elles puissent entamer une nouvelle vie après des années de souffrance.


André Chatta