Damas, (SANA) Le blé constitue depuis des décennies la culture stratégique par excellence en Syrie, à la fois pilier de l’alimentation nationale – notamment à travers le pain, denrée de base – et élément central de l’économie agricole.
Avant 2011, le pays figurait parmi les rares États du Moyen-Orient capables d’atteindre l’autosuffisance en blé, voire d’exporter une partie de sa production.
Mais plus d’une décennie de guerre, conjuguée aux effets du changement climatique et à l’effondrement des infrastructures agricoles, a profondément bouleversé cet équilibre, plongeant le secteur céréalier syrien dans une crise durable.
Les principales zones de culture du blé en Syrie
La culture du blé est historiquement concentrée dans la région de la Jazira syrienne, au nord-est du pays, en particulier dans les gouvernorats de Hassaké, de Raqqa et de Deir Ezzor. Cette région, souvent qualifiée de grenier de la Syrie, assurait avant 2011 la majeure partie de la production nationale grâce à ses vastes terres arables et à l’irrigation issue de l’Euphrate et de ses affluents.
D’autres régions, telles que Hama, Homs et Alep, participaient également à la production, bien que dans des proportions moindres. Aujourd’hui, ces zones sont affectées par la dégradation des réseaux d’irrigation, l’insécurité et l’exode rural.
Production de blé : des niveaux record à un effondrement historique
À la veille de la guerre, la Syrie produisait entre 3,5 et 4,1 millions de tonnes de blé par an, couvrant l’ensemble des besoins nationaux.
En 2011, la production atteignait environ 4,1 millions de tonnes, un niveau considéré comme l’un des plus élevés de l’histoire agricole du pays.
Dès le début de la guerre, la production de blé s’est effondrée :
- En 2021, elle est tombée à environ 1,05 million de tonnes, son plus bas niveau depuis un demi-siècle.
- En 2022, une légère amélioration a été enregistrée avec 1,55 million de tonnes, un chiffre néanmoins très éloigné des besoins nationaux.
Globalement, la production actuelle représente moins de 30 % des niveaux d’avant 2011, alors que la consommation annuelle du pays est estimée à près de 4 millions de tonnes.
Les causes multiples du déclin
Les actes menés par le régime déchu ont entraîné la destruction des infrastructures agricoles, la perte de contrôle de vastes surfaces cultivables et le déplacement massif des agriculteurs, réduisant considérablement les surfaces emblavées.
La sécheresse et le changement climatique
La Syrie subit depuis plusieurs années l’une des pires vagues de sécheresse de son histoire récente, affectant particulièrement les cultures pluviales et réduisant les rendements, notamment dans le nord-est du pays.

Face à une sécheresse sans précédent qui menace plus de 16 millions de Syriens d’insécurité alimentaire selon l’ONU.
« Le pays n’a pas connu de conditions climatiques aussi défavorables depuis 60 ans », affirme à l’AFP Haya Abou Assaf, assistante du représentant de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en Syrie.
Selon elle, quelque « 75% des zones cultivées » en Syrie ont été affectées, dont « environ 2,5 millions d’hectares de blé touchés par les conditions climatiques sévères ».
« Le déficit dans la production de blé va atteindre entre 2,5 et 2,7 millions de tonnes, ce qui place 16,3 millions de personnes en danger d’insécurité alimentaire en Syrie cette année », avertit la responsable onusienne.
La pénurie d’eau
La baisse du niveau de l’Euphrate et l’assèchement progressif de certains affluents, comme le Khabour, ont fortement limité les capacités d’irrigation, accentuant la vulnérabilité du secteur céréalier.
Le blé demeure au cœur de la sécurité alimentaire syrienne. Le pain constitue l’aliment de base de la majorité de la population, et toute perturbation de l’approvisionnement se traduit immédiatement par des tensions sociales et économiques.
La baisse de la production locale a contraint le pays à recourir massivement aux importations, pesant lourdement sur les finances publiques et exposant la population aux fluctuations des marchés internationaux. Selon les agences onusiennes, plus de la moitié des Syriens vivent aujourd’hui en situation d’insécurité alimentaire.
Un enjeu économique majeur
Avant 2011, le secteur agricole contribuait à environ 26 % du produit intérieur brut syrien, le blé y occupant une place centrale.
Au-delà de son rôle alimentaire, cette culture soutenait les revenus de centaines de milliers de familles rurales, créait des emplois directs et indirects, alimentait l’industrie de la meunerie et de la boulangerie, réduisait la dépendance du pays aux importations et à la devise étrangère.
Relancer la production : une nécessité stratégique
La réhabilitation de la filière du blé apparaît aujourd’hui comme une priorité nationale. Elle est indispensable pour :
- réduire la dépendance aux importations ;
- renforcer la sécurité alimentaire ;
- alléger la pression sur l’économie nationale ;
- stabiliser les zones rurales et freiner l’exode.
Cela suppose des investissements dans les infrastructures d’irrigation, un soutien accru aux agriculteurs, l’introduction de semences résistantes à la sécheresse et un minimum de stabilité sécuritaire dans les régions productrices.
Le blé, jadis symbole de l’autosuffisance syrienne et de la solidité de son agriculture, est devenu le révélateur d’une crise structurelle profonde. Le recul spectaculaire de la production depuis 2011 a transformé un atout stratégique en un défi majeur pour la sécurité alimentaire et l’économie nationale.
Sans une politique agricole ambitieuse et durable, capable de restaurer la capacité productive du pays, la dépendance aux importations de blé risque de s’inscrire dans la durée, avec des conséquences sociales et économiques lourdes pour l’avenir de la Syrie.
André Chatta