Paris-Le Monde / A l’heure où la course effrénée à l’innovation néglige largement les impacts sociaux et environnementaux des nouvelles technologies, des mécanismes pourraient être mis en place pour s’assurer que leur rapport coûts-bénéfices est réellement favorable à l’échelle globale, estiment Emmanuelle Le Nagard et Xavier Pavie, enseignants à l’Essec, dans une tribune au « Monde ».
Dans un reportage publié par le journal français « Le Monde », le prix Nobel d’Economie décerné à Philippe Aghion a mis en exergue le rôle crucial de l’innovation technologique sur la croissance économique. Mais prenons garde : l’innovation à tous crins n’est pas toujours une avancée.
« Prenons ChatGPT-5 et l’iPhone 17, lancés sur le marché au cours des derniers mois. La dernière version de l’intelligence artificielle générative d’OpenAI promet un meilleur raisonnement logique, une multimodalité élargie et une rapidité accrue ; la nouvelle édition du plus célèbre des smartphones propose quant à elle un écran légèrement plus lumineux, une double caméra arrière optimisée dans un contexte de faible éclairage, et rend possible un enregistrement simultané des caméras avant et arrière. Pour l’immense majorité des usages cependant, dans un cas comme dans l’autre, aucune différence n’est réellement perceptible par les utilisateurs ; les propositions relèvent davantage du domaine des bénéfices symboliques (avoir ou utiliser le modèle dernier cri) que des bénéfices liés à l’usage », précise le Monde.
Pas étonnant, dès lors, que le Baromètre européen de l’innovation responsable montre que seulement un peu plus de la moitié des Français pensent que les sciences et technologies « rendent leur vie plus facile, plus confortable et les font vivre en meilleure santé ». La fabrication d’un nouveau smartphone nécessite par exemple l’extraction d’une cinquantaine de métaux différents. Or la fabrication des terminaux (téléphones, ordinateurs, téléviseurs…) représente, en 2025, près de 50 % de l’impact environnemental total du numérique.
Dégâts collatéraux
Et le journal de poursuivre : « Quant à ChatGPT-5, selon une étude récente de l’université de Rhode Island, il utilise en moyenne 18 wattheures (Wh) par réponse fournie, soit l’équivalent du fonctionnement d’une ampoule à incandescence pendant dix-huit minutes, pour des usages parfois purement anecdotiques. L’impact écologique de l’usage des nouvelles technologies est donc souvent trop élevé pour que l’on puisse réellement parler de progrès technologique. Mais malgré leur faible valeur ajoutée fonctionnelle, ces innovations rencontrent pourtant un succès réel. Comment l’expliquer ? ».
Le philosophe autrichien Ivan Illich [1926-2002] éclairait ce paradoxe dès les années 1970, dans son ouvrage La Convivialité, qui décrivait la création de besoins par ce qu’il nomme des « monopoles radicaux », ensemble d’institutions exerçant un contrôle sur le libre arbitre de chacun. « Il y a monopole radical lorsque l’outil programmé évince le pouvoir-faire de l’individu. Cette domination de l’outil instaure la consommation obligatoire et dès lors restreint l’autonomie de la personne », écrivait-il.
Quand la recherche du profit l’emporte sur la réponse authentique aux besoins de la population émerge alors une société aliénante dans laquelle les individus n’ont plus ni autonomie ni capacité à faire des choix éclairés. Les institutions « créent des besoins plus vite qu’elles ne peuvent les satisfaire et, tandis qu’elles s’efforcent en vain d’y parvenir, c’est la terre qu’elles consument », poursuivait Illich de manière prémonitoire.
Si les êtres humains ne peuvent résister individuellement, les sociétés le peuvent-elles ?
Pour les experts, l’économie des innovations technologiques n’est pour l’instant jamais pensée à échelle globale, et aucune innovation n’est présentée dans une perspective large, incluant pertes, profits (notamment pour les futurs utilisateurs) et dégâts collatéraux. Parmi ces derniers, on pense aussi bien à la dégradation de l’environnement qu’à la fragilisation psychique des adolescents.
Innover de manière responsable est devenu dans ce contexte une nécessité.
Selon le journal, l’impact social et environnemental des nouveaux produits devrait être pris en compte dès leur conception, comme la pertinence des nouveaux services rendus aux clients, afin de statuer sur la possibilité de leur déploiement.
Rapport coûts-bénéfices
La difficulté réside bien entendu dans la volonté des acteurs privés à s’autoréguler, dans un monde où la concurrence fait rage et est totalement mondialisée, et où la croissance économique semble un dogme indépassable. C’est pourquoi il est nécessaire de soulager ces acteurs de leurs responsabilités, en faisant intervenir l’action publique, au moins au niveau européen.
L’Union européenne a interdit à la vente les véhicules émettant du CO2 à partir de 2035. Au nom du bien commun, ne serait-il pas opportun de réfléchir à des formes d’« autorisations de mise sur le marché » pour s’assurer du rapport coûts-bénéfices de certaines technologies ? Au moins, des moratoires sur les dates de déploiement des technologies ne seraient-elles pas utiles pour calmer la fièvre d’innovations dont la valeur nette globale est négative ?
Cela permettrait une pause collective des acteurs de l’innovation, le temps d’évaluer les conséquences humaines, environnementales et politiques. Face aux accélérations technologiques, de tels moratoires offriraient un espace de délibération démocratique où scientifiques, philosophes, citoyens et décideurs pourraient questionner leurs finalités.
Et le journal de conclure : « Inspiré du principe de précaution, le dispositif du moratoire permettrait de replacer l’innovation dans une perspective de responsabilité et de sobriété, en interrogeant non seulement ce que l’on peut faire, mais ce que l’on doit faire. En ce sens, il ne s’agirait pas de bloquer le progrès, mais d’en ralentir la course, dans un élan de lucidité collective ».
A.Ch.