Damas, (SANA) Le na‘em continue d’occuper une place particulière parmi les traditions populaires du mois de Ramadan à Damas. Dans les marchés et les vieux quartiers, son parfum sucré attire les passants tandis qu’il est préparé devant eux, perpétuant un rituel devenu emblématique de l’ambiance ramadanesque. Autrefois appelé jarādiq ou « pain fin », le na‘em était préparé à la maison par les femmes et servi avec du sirop de raisin, constituant une douceur simple et peu coûteuse.
Avec le temps, il a quitté les foyers pour s’installer sur les marchés, devenant un métier saisonnier associé au mois sacré et un artisanat alliant héritage culinaire et nostalgie du passé.
Une tradition ramadanesque transmise de génération en génération
Abou Yazan al-Kilani, vendeur de na‘em depuis plus de vingt-cinq ans dans le quartier de Midan, affirme que cette douceur est apparue à Damas avant de se diffuser dans d’autres régions. Selon lui, sa vente reste étroitement liée au mois de Ramadan, en particulier aux habitudes d’après-iftar et à la sortie de la prière des tarawih.

Il explique que, malgré la hausse des prix de l’huile et des produits de base, la simplicité des ingrédients permet de maintenir un rendement acceptable. L’affluence du mois sacré demeure le principal facteur de rentabilité, tout en veillant à garder le produit accessible.
Il insiste également sur l’importance de l’expérience pour préserver la qualité et le goût caractéristique du na‘em, affirmant continuer à utiliser la méthode traditionnelle qu’il a apprise il y a des années.
Une mémoire familiale
Pour Samer al-Abdallah, le na‘em est bien plus qu’une douceur ramadanesque. Il raconte qu’enfant, il s’arrêtait chaque soir avec son père devant le même vendeur après les tarawih. Aujourd’hui, il perpétue ce rituel avec ses propres enfants, transformant ce moment en un souvenir familial renouvelé, chargé de chaleur et de nostalgie.

Une douceur dont l’histoire remonte au XIXᵉ siècle
L’étude des sources historiques sur les habitudes alimentaires à Damas montre que, malgré sa forte présence actuelle, le na‘em n’est pas une tradition pluriséculaire. Son apparition remonte à environ 100 à 150 ans : les documents indiquent qu’il a émergé au XIXᵉ siècle, à la fin de l’époque ottomane, comme une douceur populaire vendue durant Ramadan sur des étals en bois dans les quartiers populaires.
Les grandes chroniques damascènes — Ibn ‘Asakir, Ibn Kathir ou Ibn al-Qalanisi — ne le mentionnent pas, pas plus que les ouvrages de hisba qui répertoriaient les produits des marchés. Même Ahmad al-Badiri al-Hallaq (1701–1762), qui a décrit de nombreux mets populaires dans Les événements quotidiens de Damas, n’y fait aucune allusion, ce qui confirme que le na‘em n’était pas connu avant le XIXᵉ siècle.

Des voyageurs européens de cette période évoquent toutefois des « feuilles frites arrosées de sirop » vendues aux jeûneurs, l’une des premières descriptions correspondant au na‘em. Les registres des tribunaux religieux de la fin du XIXᵉ siècle mentionnent également la profession de « vendeur de na‘em », attestant son statut de métier saisonnier lié au Ramadan.
Diffusion au début du XXᵉ siècle
Entre 1900 et 1940, le na‘em s’est largement répandu dans les quartiers anciens de Damas. La presse locale a commencé à le mentionner dans ses descriptions de l’ambiance ramadanesque, et il était parfois appelé « pain de Ramadan » en référence à sa forme allongée. Il est alors devenu un élément familier du paysage quotidien du mois sacré.

Le na‘em au milieu du XXᵉ siècle et jusqu’à aujourd’hui
L’écrivain damascène Najjad Hassan évoque dans son ouvrage sur les douceurs du Ramadan les jarādiq, ces feuilles de pâte frites et nappées de sirop, que les vendeurs annonçaient en criant : « Ô toi que le vent a emporté, ô na‘em ! », signe de leur présence marquée dans les marchés traditionnels tels qu’al-Qazzazîn, Bab Srija ou Midan.
Au cours des dernières décennies, le na‘em s’est imposé comme l’une des douceurs incontournables du Ramadan damascène. Il est désormais vendu en paquets de trois à cinq feuilles, une pratique toujours courante.

Ainsi, le na‘em a évolué d’une simple douceur populaire à un symbole de la mémoire collective de Damas, mêlant saveur sucrée, héritage culinaire et chaleur familiale dans une tradition qui se renouvelle chaque année.
R.S/ M.Ch.