Paris-Le monde / Au lendemain de la COP30, la docteure en sciences de gestion Nathalie Gimenes appelle, dans une tribune au « Monde », à prendre urgemment la mesure des conséquences du changement climatique sur la souveraineté économique européenne.
Dans un reportage qu’il a publié aujourd’hui le journal français « Le Monde » souligne que le vote du Parlement européen du 13 novembre sur le paquet « omnibus » modifiant la directive relative à la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises, dite « CSRD », et la directive sur le devoir de vigilance, dite « CS3D», intervient précisément au moment où les données présentées à la COP30 confirment la progression des risques physiques et systémiques liés au changement climatique.
Et de poursuivre : « Cette coïncidence de calendrier met une chose en évidence : le changement climatique est devenu un déterminant direct de la pérennité des organisations ».
Pour la CSRD et la taxonomie verte, les seuils passent de 250 à 1 750 salariés et de 50 à 450 millions d’euros de chiffre d’affaires, excluant un peu plus de 90 % des entreprises européennes des obligations de communication des données. Pour la CS3D, le seuil d’application est relevé de 1 000 à 5 000 salariés et de 450 millions à 1,5 milliard d’euros.
A ces évolutions s’ajoutent la suppression de l’obligation de plan de transition climatique – obligation toutefois maintenue dans la CSRD – et la disparition du cadre européen harmonisé de responsabilité civile. La pénalité pouvant aller jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires en cas de manquement aux obligations de diligence raisonnable est ainsi abandonnée au profit de sanctions dont la nature et le niveau seront désormais définis par chaque Etat membre, modifiant en profondeur l’architecture réglementaire initialement envisagée.
« Le projet de loi européen de simplification omnibus est une réorientation stratégique qui redonne aux entreprises plus de flexibilité et de responsabilité »
Selon le journal « Le Monde », ce vote, qualifié par certains de « choix dangereux » ou de « triste jour pour la durabilité », est présenté au contraire par ses partisans comme « une excellente journée pour les entreprises européennes », ces changements étant susceptibles de générer jusqu’à 5 milliards d’euros d’économies par an, soit « les plus importantes économies administratives de l’histoire de l’Union européenne ».
Ce vote survient alors que les données présentées à la COP30 dessinent une augmentation continue de l’exposition de l’économie mondiale aux chocs climatiques, et que le dernier rapport du Global Carbon Budget Office projette une hausse de 1,1 % des émissions de dioxyde de carbone fossile en 2025, l’ONG Germanwatch recense 9 700 événements climatiques extrêmes depuis 1995, responsables de 832 000 décès et de 4 500 milliards de dollars [environ 3 900 milliards d’euros] de pertes économiques. Rappelons que selon le troisième plan national d’adaptation au changement climatique, ou Pnacc-3, l’économie française pourrait perdre jusqu’à 11 points de PIB d’ici à 2050 en l’absence d’adaptation.
Et d’ajouter : « Ce constat incite à dépasser les oppositions partisanes, et met surtout en évidence une réalité stratégique incontestable, celle d’un changement climatique devenu un risque matériel pour les entreprises. Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus seulement celui de la transparence, de la communication des données ou de la lutte contre le greenwashing [écoblanchiment], mais bien l’intégration de la durabilité comme condition essentielle à la pérennité économique et opérationnelle des entreprises ».
Dans un monde marqué par la multiplication des vagues de chaleur, des épisodes de sécheresse, des risques hydriques, des submersions marines ou des perturbations énergétiques, les aléas climatiques se traduisent en risques financiers matériels. Ils affectent la santé des collaborateurs, les infrastructures, les coûts d’exploitation, les assurances, la disponibilité des ressources naturelles et in fine la productivité. Ils fragilisent l’ensemble de la chaîne de valeur, à travers les tensions logistiques, les ruptures d’approvisionnement ou la vulnérabilité des fournisseurs.
Cette vulnérabilité des chaînes de valeur montre combien la résilience logistique, industrielle et énergétique devient un déterminant central de la compétitivité. Anticiper les aléas, diversifier les sources d’approvisionnement, renforcer la robustesse des sites ou sécuriser les intrants critiques relève autant d’une démarche en faveur de la protection de l’environnement que de la gestion des risques.
Elle souligne en même temps un point essentiel : la résilience des chaînes de valeur et la souveraineté économique européenne sont indissociables. La capacité de l’Europe à garantir la disponibilité des biens essentiels dépend de modèles industriels et logistiques capables de résister aux chocs climatiques.
« C’est cette réalité que l’actualité concomitante du vote du Parlement européen et de la COP30 met aujourd’hui en évidence : à mesure que les effets du changement climatique deviennent des contraintes matérielles pour l’économie, la durabilité s’impose, bien au-delà des obligations de communication des données, comme un cadre stratégique de long terme en cohérence avec le pacte vert et constitue désormais un levier central de résilience des chaînes de valeur comme de la souveraineté européenne », a conclu le journal « Le Monde ».
A.Ch.