Damas, (SANA) Longtemps considérée comme l’un des piliers de l’artisanat levantin, la fabrication du tapis fait main en Syrie demeure l’un des savoir-faire les plus raffinés et les plus emblématiques du pays.
Héritée de générations de tisserands, cette pratique continue de porter l’empreinte d’une histoire multiséculaire, malgré l’irruption massive du tapis industriel venu supplanter les ateliers familiaux.
Aux origines d’une tradition textile
Les premières traces de la fabrication du tapis en Syrie remontent à plusieurs siècles. Damas, Alep et Hama se sont imposées comme des centres majeurs de cette production, dès l’époque ottomane et probablement bien avant.
Dans ces cités commerçantes, l’art du tissage s’est transmis au sein des guildes puis des familles, tandis que se perfectionnaient les techniques de teinture, de filage et de tissage. Rapidement, le tapis syrien s’est imposé comme un marqueur social et esthétique, ornant salons familiaux et demeures damascènes.
Le « Damasco », signature locale

Au fil du temps, un style reconnaissable entre tous s’est affirmé : le « Damasco », tapis inspiré de l’art décoratif de la capitale.
Caractérisé par des teintes sobres, parfois pastel, et des motifs floraux ou architecturaux empruntés aux maisons traditionnelles – arches de pierre, arabesques, rosaces –, ce tapis exige des semaines, parfois des mois d’élaboration.
Sa fabrication mobilise généralement plusieurs artisans : le tisserand, le teinturier, mais aussi le dessinateur, garant de l’harmonie du motif.
Le métier à tisser en bois, cœur battant de la production
Impossible d’évoquer le tapis syrien sans mentionner le métier à tisser en bois, pièce maîtresse de cette industrie artisanale.

Fabriqué en bois de noyer ou de mûrier, il impose à l’artisan une posture et un rythme immuables : gestes répétitifs, concentration absolue, précision millimétrique.
Loin des machines automatisées, c’est la main humaine qui guide chaque fil et donne au tapis sa texture inimitable. Pour de nombreux artisans, ce métier à tisser n’est pas seulement un outil, mais la mémoire vivante de plusieurs générations.
Un savoir menacé par la production industrielle
Au cours des deux dernières décennies, l’essor du tapis industriel importé, moins coûteux et rapidement produit, a bouleversé le marché local.
Le nombre de tisserands a chuté, nombre d’ateliers ont fermé, et une part importante de ce patrimoine immatériel risque aujourd’hui de disparaître.
Les défenseurs de ce savoir-faire alertent : perdre le tapis artisanal, c’est aussi perdre un pan de l’identité syrienne, ainsi qu’un potentiel économique fondé sur la valeur ajoutée, la qualité et le tourisme culturel.
Préserver les métiers traditionnels
Face à cette érosion, certaines initiatives tentent de maintenir la flamme :
• formation de jeunes artisans, souvent des femmes,
• organisation de salons et marchés dédiés à l’artisanat local,
• catalogage de motifs anciens menacés,
• partenariats avec des institutions culturelles et organisations internationales.

Ces efforts rappellent que la sauvegarde du tapis fait main est bien plus que celle d’un objet décoratif. Elle concerne l’emploi, la transmission intergénérationnelle, la cohésion culturelle et la place de la Syrie sur la carte des arts textiles mondiaux.
Sur les métiers à tisser encore en activité, les mains patientes de quelques centaines d’artisans continuent de tracer sur la laine des récits que ne sauront jamais raconter les machines industrielles.
Alors que la modernité privilégie la vitesse et le faible coût, le tapis syrien demeure un acte de résistance silencieuse, une preuve tangible que la beauté façonnée à la main conserve une valeur qui traverse le temps.
Reste à savoir si les prochaines générations prendront le relais et permettront à cette tradition, autant culturelle qu’identitaire, de survivre au siècle qui s’ouvre.




André Chatta