Damas, (SANA) La Syrie est confrontée à l’une des crises hydriques les plus complexes de son histoire contemporaine. La combinaison du changement climatique, de la baisse durable des précipitations, de la surexploitation des nappes phréatiques et de la dégradation des infrastructures liée aux années de guerre a profondément fragilisé les ressources en eau du pays.
L’année 2025 a marqué un point critique, enregistrée comme l’une des plus sèches depuis plus de trois décennies, avec une chute brutale des niveaux des fleuves, des sources et des barrages.
Le début de l’année 2026 a toutefois apporté une amélioration relative, portée par des précipitations et des chutes de neige supérieures aux années précédentes. Un répit bienvenu, mais insuffisant pour inverser une crise de nature structurelle.
L’eau en Syrie : une ressource stratégique à multiples enjeux
En Syrie, l’eau constitue un pilier essentiel de la vie quotidienne. Des millions d’habitants, notamment dans l’agglomération de Damas, dépendent de ressources naturelles telles que la source d’Aïn Al-Fijeh et le fleuve Barada pour leur approvisionnement en eau potable.
Dans les zones rurales, l’eau demeure la condition première de l’activité agricole, principale source de revenus et de sécurité alimentaire pour une large part de la population.
Eau et sécurité alimentaire
Le secteur agricole syrien reste le principal consommateur d’eau du pays :
- Environ 87 % des ressources hydriques disponibles sont destinées à l’agriculture.
- L’eau potable ne représente qu’environ 9 % de l’usage total, le reste étant réparti entre l’industrie et d’autres usages.
Agriculture pluviale et agriculture irriguée : deux systèmes fragilisés
L’agriculture pluviale dépend exclusivement des précipitations et représente près de 60 % des surfaces agricoles syriennes, principalement dans les régions de la Jazira, du nord et du sud du pays.
En 2025, la baisse des pluies a entraîné :
- Un recul des précipitations à moins de 45 % de la moyenne annuelle dans certaines zones.
- L’abandon de vastes surfaces agricoles.
- Une chute marquée de la production céréalière, avec un recul de la production de blé estimé entre 30 et 40 % par rapport aux années normales.
L’agriculture irriguée, plus productive mais plus vulnérable
Reposant sur les fleuves, les barrages et les nappes souterraines, l’agriculture irriguée offre des rendements plus élevés, mais au prix d’une forte pression sur les ressources hydriques.
La baisse des niveaux des fleuves et l’assèchement de nombreux puits ont :
- Augmenté les coûts de production,
- Contraint les agriculteurs à forer plus profondément,
- Accéléré l’épuisement des nappes phréatiques.
Selon plusieurs études, la recharge naturelle des nappes a diminué d’environ 60 % par rapport à il y a dix ans, compromettant la durabilité de ce modèle agricole.
2025, l’année du recul hydrique brutal
L’année 2025 a été marquée par un effondrement sans précédent des ressources en eau.
« La Syrie a traversé l’année dernière une sécheresse historique, la plus sévère depuis 1958 », a auparavant indiqué Saïd Ibrahim, directeur de l’économie agricole au ministère de l’Agriculture. Les cultures pluviales et stratégiques, notamment le blé, ont été durement touchées, aggravées par des tempêtes de poussière dans l’est et la steppe en avril 2025.
Le taux de précipitations avait chuté de manière drastique dans tout le pays : plus de 90 % des terres agricoles reçoivent moins de 350 mm de pluie, bien en dessous de la moyenne annuelle. Les réserves en eau ont diminué de plus de 60 % par rapport aux saisons précédentes, et certains niveaux d’eaux souterraines ont perdu plus de 70 % de leur volume. Dans certaines régions agricoles sensibles, la désertification et la sécheresse touchent désormais plus de 50 % des terres.
De grands plans d’eau, comme la sabkha d’Al-Jabboul, ont perdu jusqu’à 90 % de leur volume.
Le niveau du fleuve Euphrate a reculé d’environ six mètres dans plusieurs secteurs, affectant à la fois l’irrigation et la production d’électricité.
La source d’Aïn Al-Fijeh, baromètre de la crise
Principal réservoir d’eau potable de Damas et de sa périphérie, la source d’Aïn Al-Fijeh a connu en 2025 une baisse de son débit à 1,3–1,5 mètre cube par seconde durant certaines périodes, soit moins de 50 % de son débit moyen historique, entraînant un durcissement du rationnement de l’eau, avec des coupures de plusieurs jours dans certains quartiers.
2026, une amélioration relative mais fragile

Les précipitations de l’hiver 2025-2026 ont permis d’une hausse temporaire du débit de la source d’Aïn Al-Fijeh à environ 3 m³/s, ainsi que l’enregistrement, dans plusieurs régions, de plus de 50 % de la pluviométrie annuelle moyenne dès les premiers mois de l’année, et une amélioration partielle du niveau de plusieurs barrages, notamment dans les gouvernorats de Hama et de Daraa.
Les experts soulignent toutefois que cette amélioration ne compense ni les déficits accumulés des nappes phréatiques ni les pertes structurelles des années précédentes.
Barrages et fleuves : des infrastructures sous pression

Les barrages de l’Euphrate – Tabqa et Tichrine– jouent un rôle central dans le stockage de l’eau, l’irrigation et la production d’électricité hydroélectrique.
La baisse du niveau de l’eau en 2025 s’est traduite par une réduction de la production électrique et une aggravation du rationnement.
Outre l’Euphrate, les fleuves Oronte, Yarmouk et Barada subissent une diminution continue de leur débit, renforçant la vulnérabilité hydrique des régions qu’ils traversent.
Conséquences sociales et de santé
La pénurie d’eau a provoqué des interruptions fréquentes de l’approvisionnement, un recours croissant aux camions-citernes privés, une augmentation des risques sanitaires liés à l’utilisation d’eaux non traitées.
La dégradation de l’activité agricole a entraîné une baisse des revenus ruraux et accéléré les déplacements internes vers les centres urbains.
Le léger redressement observé en 2026 offre un soulagement temporaire, sans masquer l’ampleur de la crise hydrique syrienne. Les données disponibles confirment le caractère structurel du problème, alimenté par le changement climatique, la surexploitation des ressources et l’insuffisance des politiques de gestion de l’eau.
Sans une stratégie nationale fondée sur la durabilité, la modernisation des systèmes d’irrigation et la protection des nappes souterraines, la question de l’eau continuera de peser lourdement sur la stabilité sociale, économique et alimentaire de la Syrie.

André Chatta