Damas, (SANA) À l’arrivée du mois de Ramadan, la vieille ville de Damas retrouve son atmosphère sociale et culturelle qui a marqué, durant des générations, les nuits du mois sacré.
Les quartiers, les souks et les cafés se transforment en espaces vibrants de vie, reflétant la mémoire populaire et l’esprit des traditions damascènes hérités.
Traditions sociales et culturelles héritées
Selon l’article du chercheur Taleb Al-Daghim, intitulé « Un espace d’imagination, des blagues et des attitudes : la nuit damascène dans la mémoire populaire », publié dans la revue Al-Doha, numéro 159 (2021), les soirées de ramadan à Damas constituaient une composante essentielle de la vie sociale et culturelle de la ville. Les soirées, après la prière des Tarawih, s’étendant jusqu’au Suhoor dans une ambiance mêlant spiritualité et convivialité.

Al-Daghim souligne que les Damascènes se rendaient dans les grandes mosquées, notamment la mosquée des Omeyyades, pour assister aux cercles de Zikr et aux scènes de Melawi, avant que les soirées ne se déplacent vers les cafés, les quartiers et les marchés, animés par les décorations, les étals et l’affluence des visiteurs.
Les dernières nuits de Ramadan, en particulier la Nuit du destin (Laylat al-Qadr), donnaient à la ville un éclat particulier, transformant l’espace public en un lieu de rencontre pour hommes, femmes et enfants, dans une scène sociale propre au Ramadan damascène.
Les cafés, cœur des nuits ramadanesques
Al-Daghim précise que ces soirées de Ramadan à Damas n’étaient pas de simples rassemblements pour le divertissement, mais un moment privilégié pour raviver diverses formes d’expression populaire : du conteur traditionnel (Le hakawati) dans les cafés, séances de récitation du Mawlid, en passant par les chants religieux, et les discussions familiales dans les maisons et les quartiers.
Les cafés damascènes jouaient un rôle dépassant le simple divertissement, devenant de véritables forums culturels et sociaux où l’on écoutait les grandes biographies populaires telles que Antar, Al-Zahir Baybars ou Abou Zeid Al-Hilali. Les marchés historiques, comme Al-Hamidiyé et Al-Bzouriyé, se paraient de lumières et accueillaient marchands et visiteurs préparant l’Aïd.
Le conteur (hakawati)…la voix de la mémoire damascène
La figure du hakawati reste présente dans certains cafés de la vieille ville, bien que moins répandue qu’autrefois.
Au célèbre café Al-Nawfara, près de la mosquée des Omeyyades, le conteur, vêtu de son habit traditionnel, narre les histoires de héros populaires, tels qu’Antara et Abu Zaid Al-Hilali, au milieu des interactions des participants, qui trouvent dans ces sessions une fenêtre sur un temps magnifique.
Khadija Arqassoussi (66 ans) se souvient :« Après l’iftar, nous allions au café Al-Nawfara pour écouter le hakawati. Il élevait la voix et frappait la table avec son épée. C’étaient des moments uniques. Chaque Ramadan, je revis ces souvenirs. »
Les célèbres contes populaires qui illuminent les nuits de Damas
Les histoires populaires ont toujours constitué un pilier des soirées ramadanesques. Les vieux affirment que ces récits n’étaient pas seulement un divertissement, mais un moyen de transmettre des valeurs morales, d’encourager la bravoure et la solidarité.
Jomaa Lahham, habitant du quartier Al-Midan, explique : « Le hakawati ne racontait pas seulement une histoire.Il nous enseignait la noblesse, la générosité. Chaque récit portait une leçon, et chaque nuit nous rentrions chez nous avec une nouvelle sagesse. »
Joumana Al-Rifaï affirme qu’elle aimait les histoires de de cette princesse ambitieuse (l’émiré zât Al-Himma), symbole de la femme forte et déterminée face aux défis.
Dans le quartier de Sarouja, les habitants se réunissent encore dans les petites places pour échanger récits et souvenirs d’enfance. Les jeunes participent également à ces rencontres, créant un espace de communication entre générations.
Abdel Salam Al-Banni (70 ans) raconte : « Le plus beau à Ramadan, c’est qu’il rassemble les gens. Même ceux que nous ne voyions pas durant l’année venaient nous rendre visite. Le quartier tout entier devenait une seule famille. »
Ramadan… une identité damascène intemporelle
Malgré les changements sociaux et économiques qu’a connus la ville ces dernières décennies, les nuits ramadanesques de la vieille ville de Damas conservent leur essence. Les habitants tiennent à préserver les traditions héritées de leurs ancêtres, considérant ces pratiques comme une part indissociable de l’identité de la ville.
Ainsi, les nuits de Ramadan dans les quartiers de la ville demeurent bien plus que de simples habitudes saisonnières : elles constituent une mémoire vivante, un pont entre passé et présent, racontant l’histoire d’une cité qui sait préserver son âme malgré les changements qui l’entourent.
R.S./L.Arfi