Damas, (SANA) Dans les ruelles de la vieille ville de Damas, les arcs de pierre suspendus entre les murs portent encore les évocations d’une histoire de solidarité ; ils ne sont pas seulement des canaux architecturaux, mais des témoignages vivants d’un contrat social, combinant l’histoire des quartiers de Damas et les valeurs de sa société dans une philosophie humaniste de vie, où chaque pierre raconte une histoire de solidarité entre les voisins.
L’expression populaire « Prête-moi ton épaule » ou « Prête-moi ton mur » n’était pas une simple formule du quotidien, mais l’incarnation d’un accord tacite fondé sur l’entraide. Grâce à ce principe, les murs devenaient des passerelles de générosité, permettant de trouver des solutions ingénieuses à la crise du logement et de renforcer les liens de voisinage.
Ces arcs anciens conservent ainsi la trace d’une époque où le voisin offrait son mur comme s’il tendit la main pour aider.
Les arches de Damas incarnent le patrimoine humain
Dans le quartier historique de Soueïqa, Issam Arabcha, 85 ans, évoque les années 1940, lorsque la famille de son voisin avait accepté sans hésitation de prêter son épaule, son mur, à sa famille pour construire une chambre supplémentaire au-dessus du passage étroit entre les deux maisons, permettant ainsi à son frère de se marier et de fonder une famille.
Dans une interview accordée au correspondant de SANA, Arabcha a rappelé le charme des conditions de vie simples et le manque de possibilités de l’époque, et comment la solidarité entre les voisins incarnait un rêve de lutte contre la précarité et la pénurie de possibilités.
Lorsque son frère souhaita se marier et que la maison devint trop petite, son père demanda au voisin dont le mur se trouvait à seulement trois mètres l’autorisation de s’appuyer dessus pour bâtir une pièce suspendue. La réponse fut immédiate et positive.
La cohésion du tissu social damascène
Dans une déclaration à SANA, le chercheure Sami al-Mubayyad a fait noter que ‘’les historiens et les personnes âgées de la ville affirment que cette pratique sociale et architecturale remonte à plusieurs siècles. Elle s’est particulièrement développée lors des périodes de crise économique et sociale, notamment à la fin de l’époque ottomane, durant la Première Guerre mondiale et après celle-ci’’.
Al-Mubayyad a indiqué que’’ l’expression « Prête-moi ton épaule » reflète la cohésion du tissu social damascène dans les moments difficiles. Elle s’est largement répandue au XIXᵉ siècle, avant de réapparaître avec force pendant la Grande Guerre’’.
De la solidarité sociale à une signature architecturale distincte
Ces pièces suspendues au-dessus des ruelles n’étaient pas de simples ajouts improvisés. Elles sont devenues une véritable signature architecturale, nécessitant un savoir-faire précis dans la taille et l’assemblage de la pierre afin d’assurer l’équilibre structurel. Leur conception préserve également l’intimité des habitants grâce à des façades sobres et des fenêtres en bois, longues et étroites.
Al-Mubayyad a précisé que cette coutume mettait en lumière l’affection profonde qui caractérisait les relations sociales, où la notion de voisinage dépassait la simple proximité géographique pour englober le partage des joies et des épreuves.
Pour sa part, le citoyen Yassine Al‑Zanbarakji, habitant du quartier de Soueïqa, a fait savoir que ces arcs étaient bien plus que de simples espaces d’habitation, visant à renforcer l’imbrication de la vie quotidienne, à créer une intimité et des liens sociaux solides, et sont devenus une part essentielle de l’identité et de la mémoire du quartier.
Un héritage humain et matériel face aux défis
Ces arcs disséminés dans les vieux quartiers de Damas demeurent un témoignage vivant d’un patrimoine humain et architectural singulier, porteur de valeurs de solidarité et de coexistence. Pourtant, comme d’autres éléments du tissu urbain traditionnel, ils sont confrontés à des défis liés à leur entretien et à leur préservation, dans un contexte de transformations des conditions de vie et des modes sociaux.
Cela soulève de véritables interrogations sur les moyens de sauvegarder cet héritage matériel, témoin d’une expérience humaine exceptionnelle, résumée par deux pierres qui se rejoignent au‑dessus d’un passage étroit, et par l’histoire d’un homme qui a tendu la main en prolongeant son mur.


R.kh / L.S.