Damas, (SANA) L’équation sécuritaire au Moyen-Orient est en train de changer en profondeur, avec l’émergence du principe de la monopolisation des armes par l’État, à l’ombre du recul de la logique des formations armées opérant au-delà de ses frontières.
Au cœur de cette transformation se trouve la Syrie, qui est passée d’une situation marquée par la multiplicité des forces et des entités armées à une démarche fondée sur l’unification de la décision sécuritaire et militaire, parallèlement avec les démarches similaires en Irak et au Liban visant à consolider le pouvoir de l’État et à empêcher l’utilisation de leurs territoires dans des conflits régionaux.
Dans ce contexte, le ministre des Affaires étrangères et des Expatriés, Assaad al-Chaministre des Affaires étrangères et des Expatriésibani, a affirmé lors de sa visite en Turquie en août et sa rencontre avec son homologue turc, Hakan Fidan, que la région s’orientait clairement vers l’instauration d’une base unique de stabilité fondée sur la fin de toute formation armée opérant en dehors du cadre légal.
Il a indiqué que la Syrie avait convenu de soutenir les efforts et les mesures menés par ses voisins irakien et libanais pour renforcer la stabilité régionale.
Cette position acquiert sa particularité du changement que la Syrie a connu, étant donné que sous le régime déchu, le pays constituait un espace ouvert à la multiplicité des forces armées et à la dispersion des centres de décision sécuritaire et militaire, au sein d’un réseau d’influence régional dont l’Iran avait tiré parti pour l’expansion de l’Irak, à travers le territoire syrien, jusqu’au Liban.
Cette situation avait contribué à maintenir la région dans un état chronique d’instabilité et à favoriser l’utilisation des armes en dehors de l’autorité de l’État.
Des factions à l’État
Avec le passage de la Syrie de la phase de libération à celle de la construction de l’État, le défi consistait à réorganiser les forces ayant participé à la chute du régime déchu, afin d’empêcher que la pluralité militaire héritée des années de guerre ne se transforme en une multiplicité permanente des centres de pouvoir au sein du nouvel État.
Le premier pas a été clairement franchi lors de la réunion entre le dirigeant de la nouvelle administration syrienne, Ahmad al-Charaa, et les chefs des factions révolutionnaires, le 24 décembre 2024.
Cette rencontre avait abouti à un accord prévoyant la dissolution de toutes les factions et leur intégration sous l’autorité du ministère de la Défense, qui avait tenu, le 6 janvier 2025, des réunions avec les factions militaires afin de définir les modalités de leur intégration au ministère et d’établir une feuille de route pour stabiliser la structure organisationnelle des forces armées.
L’unification des factions ne constituait donc pas seulement une restructuration militaire, mais également un élément de la construction de l’État lui-même : il s’agissait de mettre fin à une période durant laquelle les armes étaient réparties entre plusieurs entités et de passer à une armée, aux institutions sécuritaires et à une décision souveraine uniques.
À mesure que ce processus avançait, l’administration syrienne s’est également employée à traiter les dossiers relatifs aux différentes composantes de la société syrienne sur la base du partenariat au sein de l’État, afin d’éviter que les particularités ethniques ou politiques ne deviennent un prétexte au maintien de formations militaires indépendantes.
Les FDS : de l’accord à la mise en œuvre
Le dossier des (FDS) constitue l’épreuve la plus complexe du processus d’unification de l’État, en raison de leur importante structure militaire et administrative dans le nord-est de la Syrie, ainsi que des équilibres régionaux et internationaux liés à ce dossier, notamment du rôle des États-Unis.
Le 10 mars 2025, l’accord conclu entre le président Ahmad al-Charaa et Mazloum Abdi a établi un cadre pour l’intégration des institutions civiles et militaires du nord-est de la Syrie au sein de l’administration de l’État syrien.
Cet accord couvre notamment les postes-frontières, l’aéroport ainsi que les gisements pétroliers et gaziers. Il réaffirme également l’unité du territoire syrien, rejette les appels à la partition et garantit les droits de la communauté kurde.
Le 29 janvier 2026, ce processus est entré dans une nouvelle phase avec des accords d’application concernant l’avenir de Hassaké et les mécanismes d’intégration, dont notamment l’intégration des forces militaires et de sécurité des FDS au sein des ministères de la Défense et de l’Intérieur, ainsi que l’intégration des institutions civiles dans la structure du gouvernement syrien, avec la poursuite des discussions se poursuivent sur certains détails exécutifs.
Le processus s’est encore renforcé ces derniers jours, étant donné qu’au 3 août, le président al-Charaa a examiné avec le président de la région du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, des relations entre les deux parties et des derniers développements régionaux.
Barzani a réaffirmé son soutien à une Syrie stable et unie, où les droits de toutes les composantes seraient préservés, soulignant le rôle important de la Syrie dans le renforcement de la paix, de la sécurité et de la stabilité dans la région.
Le lendemain, le président al-Charaa a reçu Mazloum Abdi au palais présidentiel, et s’entretenu avec lui de la poursuite de la mise en œuvre de l’accord du 29 janvier et du processus d’intégration au sein des institutions de l’État.
Ces développements montrent que le dossier des FDS est passé de l’accord de principe à une phase de mise en œuvre et de suivi, alors que certains détails exécutifs sont en train d’être parachevés, pour consolider l’orientation vers un État unifié détenant le monopole des décisions sécuritaires et militaires.
Washington : une Syrie unifiée au croisement des intérêts
Le passage de la Syrie vers un État unifié n’est pas indépendant de la reconstruction de ses relations avec les États-Unis, qui ont désormais considèrent la stabilité et l’unité de la Syrie comme un portail pour reconstruire les relations bilatérales et ouvrir de nouvelles perspectives de coopération économique et sécuritaire.
Le 7 juillet dernier, le président américain Donald Trump a mis en exergue la stabilité instaurée par le président Ahmad al-Charaa et sa capacité à unifier le pays.
Lors de leur rencontre à Ankara le lendemain, Trump a annoncé le lancement de procédures visant à retirer la Syrie de la liste des États soutenant le terrorisme, précisant que cette mesure visait à surmonter les obstacles entravant la reconstruction de la Syrie et à approfondir le partenariat entre les deux pays.
Cette évolution s’inscrit également dans le cadre de l’adhésion de la Syrie aux arrangements de la sécurité internationale.
En février dernier, la coalition internationale anti-Daech avait favorablement accueilli l’adhésion de la Syrie en tant que nouveau membre et exprimé sa détermination à œuvrer avec le gouvernement syrien pour vaincre le réseau.
Elle avait également mis l’accent sur l’accord global conclu entre le gouvernement syrien et les FDS, ainsi que les dispositions prévoyant l’intégration de leurs forces au sein des institutions de l’État, soulignant que le gouvernement syrien s’entend assumer la direction nationale des efforts de lutte contre Daech.
Ainsi, le message adressé par Damas à Washington et à ses partenaires repose sur une équation fondée sur une Syrie unifiée et stable, susceptible de contrôler son territoire, de lutter contre le terrorisme et de s’ouvrir à la coopération économique et politique internationale, tout en préservant son unité et sa souveraineté.
Israël : une pression sur l’État face au processus de stabilisation
Parallèlement au processus de construction de l’État, la Syrie a été confrontée à des défis extérieurs, notamment les attaques et incursions israéliennes, intervenues alors que Damas s’efforçait de consolider ses institutions et privilégiait les solutions diplomatiques aux crises régionales.
En juillet 2025, Israël a intensifié ses attaques contre Damas. Les frappes ont notamment visé le bâtiment du ministère de la Défense, l’état-major ainsi que les environs du palais présidentiel, faisant des morts et des blessés et causant des dégâts matériels. Ces attaques ont touché des institutions souveraines au centre de la capitale.
Ces événements sont survenus alors que Damas restait attachée au volet diplomatique. Le président al-Charaa avait affirmé que la Syrie œuvrait pour la conclusion d’un accord de sécurité avec Israël avec la participation de plusieurs pays et cherchait à éviter une confrontation militaire, tout en soulignant qu’aucun accord éventuel ne doit pas porter atteinte aux droits de la Syrie sur le Golan syrien occupé.
Liban : la décision revient à l’État
Si la Syrie a connu une expérience de transition allant de la multiplicité des forces armées vers l’unification des institutions, le Liban est aujourd’hui confronté à une situation similaire, bien que dans des circonstances différentes.
Le 2 mars 2026, le Conseil des ministres libanais a annoncé l’interdiction immédiate des actes sécuritaires et militaires du Hezbollah.
Il a affirmé que la décision de guerre et de paix relevait exclusivement de l’État et réclamé à la milice de déposer ses armes et de limiter son action au domaine politique.
La Ligue arabe a mis en exergue cette décision et insisté sur l’importance d’étendre pleinement le pouvoir de l’État libanais et de concerver la possession des armes par les institutions légitimes, notamment l’armée et les forces de sécurité officielles.
Irak : les armes ne doivent pas transformer le pays en terrain de conflit
L’Irak est confronté à une situation plus complexe, en raison de la présence de factions armées pro-iraniennes disposant d’une influence politique et militaire importante.
La sensibilité de ce dossier apparaît notamment à la lumière de la poursuite d’attaques contre des pays de la région depuis le territoire irakien.
En juillet, l’Arabie saoudite a annoncé avoir intercepté des drones lancés par des milices pro-iraniennes depuis l’Irak en direction de son territoire et de ses installations.
Riyad a réclamé au gouvernement irakien de prendre les mesures nécessaires pour empêcher que son territoire ne serve de point de départ à de telles attaques.
Dans un développement plus attaché au processus de consolidation de l’État, les pays du Conseil de coopération du Golfe et la Jordanie ont favorablement accueilli la décision du Premier ministre irakien de placer les armes sous le contrôle exclusif de l’État au plus tard le 30 septembre 2026.
Ils ont également soutenu les mesures irakiennes visant à empêcher les factions, milices et groupes armés pro-iraniens de mener des opérations contre les pays de la région depuis le territoire irakien.
De la profondeur stratégique de l’influence à un pont vers la stabilité
À la lumière de ces développements, la particularité de l’expérience syrienne apparaît clairement : le pays est passé du traitement d’une multiplicité d’entités armées sur son territoire à la promotion du monopole des armes comme principe de stabilité dans son environnement régional.
Après qu’elle faisait partie, sous le régime déchu, d’un réseau régional fondé sur la multiplicité des forces armées et l’ouverture des frontières à l’influence iranienne, la Syrie s’oriente aujourd’hui vers la construction d’un État unifié capable de contrôler son territoire, sa décision sécuritaire et ses relations régionales.
De ce point de vue, le soutien de Damas aux efforts de l’Irak et du Liban visant à placer les armes sous l’autorité de l’État fait partie de sa propre expérience intérieure, même si chaque pays possède ses propres circonstances et volets.
L’équation qui se dessine dans la région repose sur un principe simple : il ne peut y avoir de stabilité durable avec plusieurs armées, ni de souveraineté complète avec plusieurs centres de décision, ni de sécurité régionale tant que les territoires des États restent ouverts aux conflits entre puissances extérieures.
Ainsi, le processus syrien, allant de la dissolution des factions et de leur intégration au sein du ministère de la Défense à la poursuite de l’intégration des FDS et de leurs institutions au sein de l’État, prend une dimension qui dépasse les frontières syriennes. Il rejoint le débat en cours en Irak et au Liban sur le monopole des armes et la décision de guerre et de paix.
Dans cette perspective, ce dont al-Chaibani a parlé sur une « base unique de stabilité » ne semble pas être une simple description d’une phase politique, mais plutôt le résumé d’un processus régional en formation : des États qui reprennent le contrôle de leurs décisions, des armes qui retournent dans leurs institutions, des frontières qui cessent d’être des scènes d’influence pour devenir des outils de protection de la souveraineté, et une Syrie qui passe du statut de maillon dans le réseau du chaos régional à celui de paramètre favorisant la logique de l’État et de la stabilité.
r.s. / A.Ch.