Damas, (SANA) L’inflation en Syrie ne se résume plus à une hausse permanente des prix.
Au fil des dernières années, elle est devenue l’un des principaux défis structurels de l’économie nationale, sous l’effet conjugué du recul de la production, des fluctuations du taux de change, de l’augmentation des coûts de l’énergie et du transport, des sanctions économiques, ainsi que des conséquences des années de guerre menées par le régime déchu, qui ont profondément perturbé les marchés et les chaînes d’approvisionnement.
Une étude publiée le 29 juillet par la Commission syrienne de la planification et des statistiques, intitulée « La réalité de l’inflation en Syrie 2010-2025 », propose une analyse approfondie de l’évolution de l’inflation sur quinze ans. Fondée sur l’étude de l’indice des prix à la consommation et de ses liens avec les variables économiques, financières et productives, elle vise à fournir une base scientifique pour l’élaboration des politiques économiques des prochaines années.
L’inflation, résultat de déséquilibres accumulés
Selon l’étude, l’économie syrienne est passée, depuis 2011, d’une période de relative stabilité des prix à l’un des environnements inflationnistes les plus complexes de la région.
Elle souligne que l’inflation n’est pas uniquement un phénomène monétaire, mais le résultat de plusieurs facteurs combinés : la dépréciation de la livre syrienne, la baisse de la production nationale, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la hausse des coûts du transport et de l’énergie, les sanctions économiques, l’expansion du marché parallèle, les politiques de financement du déficit budgétaire, ainsi que les décisions relatives aux salaires, aux subventions et les chocs économiques mondiaux.
L’ensemble de ces facteurs a généré des pressions inflationnistes durables qui se sont directement répercutées sur les prix des biens et des services, ainsi que sur les conditions de vie des Syriens, faisant de l’inflation une caractéristique structurelle de l’économie plutôt qu’un phénomène conjoncturel.
Le taux de change : principale cause de l’inflation
L’étude montre que la relation entre le taux de change de la livre syrienne et l’indice des prix à la consommation constitue le paramètre le plus constant et le plus déterminant durant toute la période étudiée.
Toute fluctuation du taux de change s’est rapidement incarnée par une hausse des prix des produits alimentaires, de l’énergie et des transports, avant de se diffuser à l’ensemble des autres secteurs économiques.
Une méthodologie fondée sur les données de consommation
L’étude repose sur une analyse détaillée de l’indice des prix à la consommation, décomposé en principales catégories de dépenses selon la classification internationale de la consommation individuelle par fonction (COICOP).
Elle privilégie une analyse trimestrielle, permettant de mieux identifier les variations de court terme et les chocs économiques que les approches annuelles traditionnelles.
Les résultats ont également été rapprochés des principaux événements économiques et des décisions gouvernementales, notamment les ajustements des prix des carburants, les augmentations salariales et les réformes des subventions, afin de mieux expliquer l’évolution de l’inflation au cours de la période étudiée.
L’alimentation et le logement : principales raisons de la hausse des prix
L’étude indique que le panier de consommation syrien, établi à partir de l’enquête sur les revenus et les dépenses de la famille de 2008-2009, comprend environ 1 400 produits, regroupés en 570 catégories principales.
Les produits alimentaires et les boissons non alcoolisées représentent la part la plus importante du panier de consommation (39,9 %), suivis du logement, de l’eau, de l’électricité, du gaz et des combustibles (25,54 %). Les autres dépenses concernent notamment les transports, l’habillement, les chaussures, les communications et la santé.
Cette structure montre que toute hausse des prix de l’alimentation, du logement ou de l’énergie exerce un impact immédiat sur le niveau général des prix, compte tenu de leur poids élevé dans les dépenses de la famille.
Comment les vagues inflationnistes se propagent-elles ?
L’étude explique que toute augmentation des prix des carburants entraîne d’abord une hausse des coûts de transport, qui se répercute ensuite progressivement sur les prix des denrées alimentaires, des services et des autres biens.
Ce mécanisme alimente des vagues inflationnistes de grande ampleur, difficiles à maîtriser dans un contexte marqué par une faible production nationale et des coûts de distribution élevés.
Selon les auteurs, cette dynamique s’est répétée au cours des dernières années à chaque hausse des prix de l’énergie ou à chaque dépréciation de la livre syrienne.
Plusieurs phases, avec un pic entre 2020 et 2024
L’étude distingue plusieurs étapes dans l’évolution de l’inflation.
La période précédant 2011 est caractérisée par une relative stabilité des prix, suivie d’une hausse progressive entre 2011 et 2019, liée au recul de la production et au ralentissement de l’activité économique.
Les années 2020 et 2021 sont présentées comme les plus inflationnistes, en raison de la combinaison de l’effondrement du taux de change, des sanctions économiques, de la pandémie de Covid-19 et de la hausse des coûts du transport maritime et de l’énergie, qui ont étendu les pressions inflationnistes à l’ensemble des dépenses des ménages.
Entre 2022 et 2024, l’inflation est restée à des niveaux élevés, avec un pic marqué en 2023, sous l’effet de la persistance des tensions liées à l’énergie, au transport, au financement et aux importations. Les prix ont continué d’augmenter en 2024, mais à un rythme inférieur à celui de l’année précédente.
L’étude estime toutefois que 2025 constitue un tournant : les données montrent une forte baisse de l’indice général des prix au cours des deuxième et troisième trimestres, avant une légère remontée au quatrième trimestre.
Une stagflation qui appelle des réformes
L’étude conclut que l’économie syrienne est confrontée à une situation de stagflation, où une inflation persistante coexiste avec une faiblesse de l’activité économique.
Elle estime que cette inflation est devenue un phénomène structurel, alimenté par la fragilité de l’appareil productif, les coûts élevés de production et de distribution ainsi que la forte dépendance du pays aux importations.
Dans ce contexte, la stabilisation du taux de change, à elle seule, ne suffira pas à ramener durablement l’inflation à des niveaux maîtrisés.
Les auteurs préconisent une stratégie globale combinant la stabilité monétaire, la maîtrise du financement du déficit public, le soutien à la production nationale, la sécurisation des approvisionnements énergétiques, la réduction des coûts de transport, l’amélioration de l’efficacité des marchés et des chaînes d’approvisionnement, ainsi qu’une meilleure coordination entre les politiques budgétaire et monétaire afin de contenir durablement les pressions inflationnistes et de rétablir la stabilité économique.
André Chatta